Article du 26-Fév-2004 par Christian DELAHAYE

Interdiction du fipronil et mise sous surveillance de l'imidaclopride

Les doses toxiques chez l'homme restent inconnues

Alors que la France est la deuxième utilisatrice mondiale de pesticides, aucune étude n'y a jamais été menée pour rechercher les effets de ces molécules neurotoxiques sur les agriculteurs. Les mesures de précaution prises par Hervé Gaymard découlent des seules données d'écotoxicité qui ont révélé à ce jour une surmortalité parmi les populations d'abeilles.

C'EST « UNE GRANDE victoire pour les apiculteurs », s'est félicité le président de l'Unaf (Union nationale de l'apiculture française), à l'annonce des décisions du ministre de l'Agriculture : la suspension de la vente des insecticides à base de fipronil, en premier lieu le Régent TS du groupe Basf, et le lancement d'une procédure contradictoire sur les produits à base d'imidaclopride, dont le Gaucho du groupe Bayer.
Quelques jours plus tôt, le P-DG de Basf Agro avait été mis en examen, ainsi que sa société, pour « mise en vente de produits agricoles toxiques nuisibles à la santé de l'homme ou de l'animal ».
Une toxicité que persiste à nier la firme propriétaire du Régent. « Rien à ce jour ne prouve une toxicité quelconque de ce produit », assure Me Olivier Baratelli, l'avocat de Bayer CropScience France, estimant que « ce ne sont pas quelques vérités assénées par quelques apiculteurs qui sont une vérité scientifique ou une vérité judiciaire ».
Bayer se prévaut que son produit, le Gaucho, a fait l'objet d'une réévaluation en 2002 et que son homologation a été renouvelée pour une période de dix ans. La firme ajoute qu'en 2003, « sur la base des avis respectifs de la Comtox (Commission d'étude de la toxicité) et du Comité d'homologation, le ministre de l'Agriculture a lui-même maintenu cette homologation ». Aucun élément nouveau ne serait venu depuis établir « le moindre lien de causalité entre l'utilisation du produit et la dépopulation des ruchers. »

400 molécules pesticides actuellement utilisées.

Le fipronil a été découvert par Rhône-Poulenc à la fin des années 1980. Il est commercialisé pour le traitement du maïs depuis 1997 et pour traiter le tournesol et les céréales depuis l'année suivante.
C'est l'une des 400 molécules actuellement commercialisées pour leurs propriétés pesticides.
Des molécules très utilisées puisqu'elles classent la France au deuxième rang mondial, derrière les Etats-Unis (selon les années devant ou derrière le Japon).
Président de l'Association française pour la recherche thérapeutique anticancéreuse (Artac), Dominique Belpomme a été entendu par le juge de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), Jean Guary, qui instruit le dossier depuis 2002 à la suite d'une information judiciaire ouverte par le parquet : « Les molécules neurotoxiques tuent les abeilles lorsqu'elles viennent butiner les fleurs, explique-t-il ; mais les pesticides sont aussi souvent cancérigènes. Le fipronil est d'ailleurs classé par l'Agence de protection de l'environnement américaine comme possiblement cancérigène. »

Aucune évaluation dans la population agricole.

« Bien sûr, observe pour sa part Pierre Lebailly, biologiste et épidémiologiste (centre anticancéreux François-Baclesse de Caen et groupe régional de recherche et d'études sur le cancer, Grecan), il ne faut pas s'étonner qu'un produit neurotoxique fait par définition pour détruire la vie ne soit pas anodin. » Ce chercheur s'étonne cependant qu'avec l'utilisation intensive qui en est faite dans l'agriculture française, aucun moyen n'ait encore été dégagé pour évaluer sa toxicité non pas dans l'environnement, mais dans la population agricole directement exposée à ses effets.
Aujourd'hui, nul ne sait combien d'utilisateurs manipulent ces molécules, parmi les 1,2 million de personnes qui travaillent dans les 700 000 exploitations du pays. Et, parmi cet effectif indéterminé, on ignore tout du nombre de jours par an d'exposition et donc, a fortiori, des doses auxquelles sont soumis les intéressés.
L'unique étude disponible à ce jour a été réalisée en 2002 sous la direction d'Isabelle Baldi et de Pierre Lebailly, dans des exploitations de grandes cultures céréalières du Calvados et les vignobles de Gironde ; des agriculteurs et des viticulteurs ont été munis de dosimètres et 4 500 dosages ont été effectués au cours d'une centaine de jours. Résultat : on a découvert que les deux tiers de la dose journalière étaient reçus pendant la phase de préparation des produits qui pourtant ne représente que 20 % de la durée de travail, et ce sans corrélation aucune avec la surface ensemencée. Selon M. Lebailly, « si les semences, dans le cas du Régent comme du Gaucho, sont enrobées autour des semences et non pulvérisées, elles n'en dégagent pas moins des poussières au sujet desquelles on ignore tout de la dose toxique pour l'homme. »
Outre ces études sur l'exposition, des recherches épidémiologiques sur les pathologies des agriculteurs permettraient de documenter précisément les risques liés aux pesticides. Financée par la Ligue contre le cancer et la Fondation de France, une étude du Grecan, en partenariat avec la MSA du Calvados, se déroule depuis 1995 et devrait conclure l'année prochaine sur une cohorte de 27 000 personnes (8 000 agriculteurs en activité, 13 0000 exploitants retraités et 3 000 salariés agricoles en activité). Les premières données (période 1995-1999) recoupent celles recueillies aux Etats-Unis et au Canada. Globalement, on observe une plus grande espérance de vie que dans la population générale et une sous-mortalité pour l'ensemble des cancers ; en revanche, pour les cancers de la prostate, les tumeurs cérébrales et les cancers hématologiques, une surmortalité est constatée, qui pourrait être attribuée à l'utilisation des fongicides, herbicides et insecticides, ainsi qu'à des contacts avec les animaux d'élevage et les virus et autres toxines qu'ils sont susceptibles de transmettre.
Quoi qu'il en soit, tant qu'on n'aura pas mené à bien des évaluations précises pour savoir qui utilise quels produits, on en sera réduit à de pures conjectures en termes de protection de la santé humaine. En la matière, la culture du risque reste balbutiante : dans les dossiers d'homologation, longtemps n'ont été prises en considération que les seules données écotoxicologiques sur les consommateurs, l'exposition des utilisateurs professionnels n'étant mentionnée que depuis une dizaine d'années.
A la fin de 2004 ou au début de 2005 devrait être lancée une vaste étude de suivi des salariés et des exploitants agricoles dans les douze départements français dotés d'un registre du cancer. L'épidémiologie agricole devrait ainsi franchir une étape décisive. A partir de là, on pourra valablement tirer des enseignements sur la réalité des risques auxquels les pesticides soumettent la population générale.

> CHRISTIAN DELAHAYE

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