Interdiction du fipronil et mise sous surveillance
de l'imidaclopride
Les doses toxiques chez l'homme restent
inconnues
Alors que la France est la deuxième utilisatrice
mondiale de pesticides, aucune étude n'y a jamais été menée pour
rechercher les effets de ces molécules neurotoxiques sur les
agriculteurs. Les mesures de précaution prises par Hervé Gaymard
découlent des seules données d'écotoxicité qui ont révélé à ce jour
une surmortalité parmi les populations d'abeilles.
C'EST « UNE GRANDE victoire pour les
apiculteurs », s'est félicité le président de l'Unaf (Union
nationale de l'apiculture française), à l'annonce des décisions du
ministre de l'Agriculture : la suspension de la vente des
insecticides à base de fipronil, en premier lieu le Régent TS du
groupe Basf, et le lancement d'une procédure contradictoire sur les
produits à base d'imidaclopride, dont le Gaucho du groupe Bayer.
Quelques jours plus tôt, le P-DG de Basf Agro avait été mis en
examen, ainsi que sa société, pour « mise en vente de
produits agricoles toxiques nuisibles à la santé de l'homme ou de
l'animal ».
Une toxicité que persiste à nier la firme
propriétaire du Régent. « Rien à ce jour ne prouve une
toxicité quelconque de ce produit », assure Me Olivier
Baratelli, l'avocat de Bayer CropScience France, estimant que
« ce ne sont pas quelques vérités assénées par quelques
apiculteurs qui sont une vérité scientifique ou une vérité
judiciaire ».
Bayer se prévaut que son produit, le
Gaucho, a fait l'objet d'une réévaluation en 2002 et que son
homologation a été renouvelée pour une période de dix ans. La firme
ajoute qu'en 2003, « sur la base des avis respectifs de la
Comtox (Commission d'étude de la toxicité) et du Comité
d'homologation, le ministre de l'Agriculture a lui-même maintenu
cette homologation ». Aucun élément nouveau ne serait venu
depuis établir « le moindre lien de causalité entre
l'utilisation du produit et la dépopulation des
ruchers. »
400 molécules pesticides
actuellement utilisées.
Le fipronil a été découvert par Rhône-Poulenc à la
fin des années 1980. Il est commercialisé pour le traitement du maïs
depuis 1997 et pour traiter le tournesol et les céréales depuis
l'année suivante.
C'est l'une des 400 molécules actuellement
commercialisées pour leurs propriétés pesticides.
Des molécules
très utilisées puisqu'elles classent la France au deuxième rang
mondial, derrière les Etats-Unis (selon les années devant ou
derrière le Japon).
Président de l'Association française pour la
recherche thérapeutique anticancéreuse (Artac), Dominique Belpomme a
été entendu par le juge de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), Jean
Guary, qui instruit le dossier depuis 2002 à la suite d'une
information judiciaire ouverte par le parquet : « Les
molécules neurotoxiques tuent les abeilles lorsqu'elles viennent
butiner les fleurs, explique-t-il ; mais les pesticides
sont aussi souvent cancérigènes. Le fipronil est d'ailleurs classé
par l'Agence de protection de l'environnement américaine comme
possiblement cancérigène. »
Aucune évaluation dans la
population agricole.
« Bien sûr, observe pour sa part Pierre
Lebailly, biologiste et épidémiologiste (centre anticancéreux
François-Baclesse de Caen et groupe régional de recherche et
d'études sur le cancer, Grecan), il ne faut pas s'étonner qu'un
produit neurotoxique fait par définition pour détruire la vie ne
soit pas anodin. » Ce chercheur s'étonne cependant qu'avec
l'utilisation intensive qui en est faite dans l'agriculture
française, aucun moyen n'ait encore été dégagé pour évaluer sa
toxicité non pas dans l'environnement, mais dans la population
agricole directement exposée à ses effets.
Aujourd'hui, nul ne
sait combien d'utilisateurs manipulent ces molécules, parmi les
1,2 million de personnes qui travaillent dans les 700 000
exploitations du pays. Et, parmi cet effectif indéterminé, on ignore
tout du nombre de jours par an d'exposition et donc, a
fortiori, des doses auxquelles sont soumis les
intéressés.
L'unique étude disponible à ce jour a été réalisée en
2002 sous la direction d'Isabelle Baldi et de Pierre Lebailly, dans
des exploitations de grandes cultures céréalières du Calvados et les
vignobles de Gironde ; des agriculteurs et des viticulteurs ont
été munis de dosimètres et 4 500 dosages ont été effectués
au cours d'une centaine de jours. Résultat : on a découvert que
les deux tiers de la dose journalière étaient reçus pendant la phase
de préparation des produits qui pourtant ne représente que 20 %
de la durée de travail, et ce sans corrélation aucune avec la
surface ensemencée. Selon M. Lebailly, « si les
semences, dans le cas du Régent comme du Gaucho, sont enrobées
autour des semences et non pulvérisées, elles n'en dégagent pas
moins des poussières au sujet desquelles on ignore tout de la dose
toxique pour l'homme. »
Outre ces études sur
l'exposition, des recherches épidémiologiques sur les pathologies
des agriculteurs permettraient de documenter précisément les risques
liés aux pesticides. Financée par la Ligue contre le cancer et la
Fondation de France, une étude du Grecan, en partenariat avec la MSA
du Calvados, se déroule depuis 1995 et devrait conclure l'année
prochaine sur une cohorte de 27 000 personnes (8 000
agriculteurs en activité, 13 0000 exploitants retraités et
3 000 salariés agricoles en activité). Les premières données
(période 1995-1999) recoupent celles recueillies aux Etats-Unis et
au Canada. Globalement, on observe une plus grande espérance de vie
que dans la population générale et une sous-mortalité pour
l'ensemble des cancers ; en revanche, pour les cancers de la
prostate, les tumeurs cérébrales et les cancers hématologiques, une
surmortalité est constatée, qui pourrait être attribuée à
l'utilisation des fongicides, herbicides et insecticides, ainsi qu'à
des contacts avec les animaux d'élevage et les virus et autres
toxines qu'ils sont susceptibles de transmettre.
Quoi qu'il en
soit, tant qu'on n'aura pas mené à bien des évaluations précises
pour savoir qui utilise quels produits, on en sera réduit à de pures
conjectures en termes de protection de la santé humaine. En la
matière, la culture du risque reste balbutiante : dans les
dossiers d'homologation, longtemps n'ont été prises en considération
que les seules données écotoxicologiques sur les consommateurs,
l'exposition des utilisateurs professionnels n'étant mentionnée que
depuis une dizaine d'années.
A la fin de 2004 ou au début de
2005 devrait être lancée une vaste étude de suivi des salariés et
des exploitants agricoles dans les douze départements français dotés
d'un registre du cancer. L'épidémiologie agricole devrait ainsi
franchir une étape décisive. A partir de là, on pourra valablement
tirer des enseignements sur la réalité des risques auxquels les
pesticides soumettent la population générale.
> CHRISTIAN DELAHAYE